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Messages personnels #1 Les éclats déjà vus

A.

Je te remercie pour ta lettre qui m’a surprise, prise d’assaut.

Tu étales tes pensées dans toutes les directions. Mais il semble que toutes ont goût de déjà-vu.

Tu parles de divergences, d’imaginer le mot sur tes lèvres, ça me tord le ventre.

Il est si difficile de courir dans les autres et de ne pas souffrir de trop s’y projeter. Etre convaincu que les contraires fissurent risque de nous abîmer.

Tu dis tout est vide au fond, j’ai aussi cette façon de regarder le monde, et puis je plonge à l’intérieur de moi. Souvent c’est là que ça se passe, que c’est vide, avec cette impression que je pourrais m’arracher les yeux et puis les os, qu’il ne resterait rien.

Mais il reste toujours quelque chose de soi. Parfois trop, parfois c’est même lourd à donner la migraine cette façon d’être retenu, attaché à l’existence. C’est sans doute ce qui te mord quand tu parles de solitude.

Et puis dans mon ventre à force, vraiment à force, d’avoir la chair de poule en regardant le manque, j’ai eu l’idée d’y mettre quelque chose. Au début ça tombait dans un gouffre, ça ne mettait pas longtemps. Ca disparaissait.

Il y avait là-dedans des dents acérées ravageant mes envies quand venait l’heure de dormir.

Tu dis c’est pareil, et puis c’est quoi l’amour. Et depuis, j’ai trouvé au contraire que l’amour et pareil ça n’allait pas ensemble.
Si je peux oser, je m’avance à te dire que j’ai trente ans et pour la première fois, j’ai un vertige très doux. Un courant confortable, le sang en moi est tiède. Je regarde les jours agréablement autrement que la veille.
J’ai répété longtemps quoi d’autre est possible et comment sortir de mon prisme de pensée aiguisé ? D’à l’affut il est devenu si affuté qu’il en était réduit. Comme je l’ai déjà fredonné souvent, j’ai vendu mes habitudes. Je crois qu’on ne peut sincèrement aimer que la différence.

L’amour c’est autre chose et c’est l’autre que soi. C’est dans la voix d’une personne qu’on peut voir en entier, respirer les silences à un rythme distinct, sentir les décalages et les trouver sublimes, saisir un frisson qui n’est même pas le sien.

Dimanche soir, j’ai regardé mon corps. et ses grandes mains à lui, appliquées à s’y promener longuement. Si c’est ça aimer, je t’aime depuis longtemps. Nous avons laissé au silence la place qui fait tout devenir plus grand.

Je peux me répéter je n’oublierai jamais et j’oublierai peut-être.

Photographie de Maria Orlova

Tu dis faux et semblant avec un trait d’union pour joindre les deux mots. J’aime voir des expressions que je rencontre rarement.

Dans le train, l’autre fois, un homme intrigué de me voir remplir tout mon trajet par l’écriture manuscrite de mon roman en cours, mes carnets étalés sur la tablette bancale, m’aborde en fin de voyage. Vous êtes écrivaine ? J’ai dit oui parce que j’en avais envie. J’aime ces instants où j’incarne précisément ce que je voudrais être.

Si tu aimes écrire, écris.

Faisons des paris.

Je veux être surprise, je veux connaitre ce dont je ne soupçonne pas l’existence aujourd’hui. Je veux sentir la présence d’autre chose sans danger, l’aimer quand je pourrai. Je voudrais être humble et curieuse, rencontrer vraiment sans bousculer qui que ce soit, prendre à deux mains l’élan d’aller vers des chemins qui me semblent escarpés, à l’air incongru, à l’allure à l’envers.

J’ai cherché l’expérience pour être en train de devenir tout le temps, pour tisser avec de multiples êtres vivants des morceaux de réel hybrides et constitués de nos espoirs, nos souvenirs, de nos lambeaux aussi.

Je fais le pari qu’une parole créative m’aidera à acquérir de nouvelles pensées. Je m’aménage l’espace pour être puérile et effrontée autant que sage et vraie.

Ce sera celui de la correspondance.

D’ordinaire, je reçois des lettres qui restent où elles sont. Comme celle que tu m’as écrite. J’ai voulu te répondre et le projet commence.
Je vois dans les messages personnels un potentiel que je veux déterrer : celui d’être dans une communication qui va où elle le veut lorsqu’elle est offerte à bien plus grande ampleur.

Tout cela, rien qu’à toi, je ne l’aurais pas dit. Pourtant, comme tu lis, je suis prête à le donner.

Et comme j’écris à toi et à autre en même temps, il semble que je marche à l’endroit précis où les rencontres émergent. Mon cerveau s’enthousiasme. Quelle alchimie ça fait ?

A.

Merci de m’avoir écrit sans t’annoncer. J’ai ouvert la porte.

Merci d’avoir été sincère, d’avoir fouillé le premier le fond grouillant qui macère en toi. Je suis inspirée pour faire de même et voir où cela mène en jouant avec cette forme de messages personnels.

Que le vent te guide, ou une altérité qui apparaîtra sous tes yeux. Quoi que ce soit qui te donnera l’envie de te mettre en mouvement joyeux.

Faisons le pari d’écrire encore, comme tu l’as fais à mon égard. Il restera à plonger nos envies. Puis observer.

Louve

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