Les chroniques,  Messages personnels

Message personnel #2 Les mains vides et les images

Photographie de Dmitriy Zub

Ma petite Paillette,

Mes mots se bousculent, aucun ne veut sortir le premier. Je fais comme dans les écoles que j’ai fréquentées en trainant les pieds : quand personne ne veut commencer, on en désigne un et les autres suivent.

Je me sens enfant quand je fais les choses qui me plaisent sans me demander pourquoi.

Parfois pourquoi s’abat, on n’avait rien demandé.

C’est l’histoire de l’insouciance que l’on ne voyait pas, que l’on a vu, rétrospectivement. On était bien. Je regarde les photos que j’ai prises de nous, de toi sur mes genoux, ma chemise de nuit poudrée. J’avais écrit dessus ma petite inspiration. La preuve en est.

C’est l’histoire des menaces de la mort qui trempent le reste de la vie dans un bain nostalgique par avance. Je respire des filtres qui rendent les images sépia tristes.

L’inspiration est toujours au rendez-vous mais elle grandit, se développe – déploie. Le bromure tâche mon souffle, mes pensées, mes propos. Il y a des irruptions de toi, des flashs de temps au mauvais endroit, maintenant. C’est la cacophonie des projections au beau milieu d’une lecture, d’un bain ou d’un repas.

Ce soir, je vais te chercher, te conduire. Je vais te déposer pour te confier aux tubes et cathéters qui prendront soin de toi. Tu vas voir des blouses fluides parler dans un couloir et me sentir t’aimer encore. Moi, je vais bouffer mes ongles, me changer les idées, rire aux éclats avec des amis, penser à toi, faire passer l’insomnie peut-être. Est-ce ma peine ou ce que j’ai appris à faire lorsque j’en ressens ?

Je me raconte une autre histoire, celle où tu guéris, celle où tu ne guéris pas mais où ta vie est belle, belle, belle. Où les répétitions ne suffisent pas pour crier comme j’aime te voir vivante, vivante. Savourer pleinement l’innocence qui émane de toi.
Celle ou j’ai eu la chance de partager des jours joueurs en croisant ton regard. Si je ne peux plus te toucher, ni sentir ta chaleur, y aura-t-il un écho ?

J’ai les mains vides. Je devine, j’anticipe. La fin de la semaine fera-t-elle de ma voix de la glace éternellement brisée ?
J’appréhende. Je sais que je me remets, relève, réinvente, mais le sens surgit, est un monstre qui se poste devant moi et me barre le passage. La voix caverneuse rugit en tenant mes poignet, qu’en est-il de moi ?

Que répondre au sens lorsque l’on sait qu’on n’est qu’à une pensée, quand on a les mains vides, une seule pensée timide qui ose passer devant, répondre je sais au moins que ça a existé.

C’est la colère qui répond qui s’en fout ? et la peine qui, elle ne trouve plus rien à dire. Et c’est goûter ensuite, à d’autres jolies joies, et reprendre peu à peu le risque d’aimer encore.

Je prends tous les jours dans mes poches poumons, un souffle de courage pour donner entièrement. Je sais que les êtres ne se réparent pas, guérir c’est autre chose, retrouver un équilibre après avoir été profondément changé.

Alors tu guéris, je marche à côté de toi comme dans un générique de dessin animé. J’apprend à te regarder, sourire vrai de t’avoir, les jours froissés comme les jours pleins d’espoir où je vois tes yeux ronds grand ouverts.

Je m’inonde parfois de cette sensation d’être au monde avec toi et c’est juste agréable.

J’ai laissé faire la ronde à toutes mes inquiétudes et puis j’ai mélangé avec d’autres produits. J’ai sorti tout cela du bain révélateur, fixé le résultat à la bombe satinée.
Peut-être que toi aussi tu as peur, toi surtout tu t’inquiètes et je dois être là.

La pellicule manège présente des imageries diverses, des versions de toi vive ou abattue, pleinement heureuse ou bien inerte.
Et j’ai choisis des cadres colorés pour ces instantanés. Moi qui suis ta compagne et ton amie, je te garantis de me tenir debout, avec toi dans mes bras.

Je choisis dans l’espace défini l’histoire que je raconte. Je décide que ma peur et ma peine ne tâchent rien, ne gâchent rien, ne déracinent rien. Elles coexistent avec l’espoir et la vie dans les veines, la vie devant toi et moi.

Je suis à la maison, je peins ma table en bleu et je chante des chansons sur des instrumentaux. J’ai envie de modifier ce que j’ai appris. Utiliser ma peine pour faire de l’alchimie. Etre confiante, surprise. Vivre pleinement de belles histoires sans craindre d’être blessée.

Je suis heureuse de savoir que tu es.

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