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Féminisme : Mes incohérences

Le 8 mars arrive à grands pas. Les librairies achalandent leurs vitrines avec des ouvrages séduisants, aux couvertures attrayantes. Les titres sont forts, percutants. Tout comme le titre de la scène ouverte d’expression qu’Eniah et moi présenterons au Cabanes Urbaines dans le cadre du Festival des Elles à La Rochelle : La révolution sera féministe.
Au téléphone, je lui dis : je n’aime pas. Le féminisme n’est pas pour moi une révolution. Un titre accrocheur et qui claque pour rameuter du public doit aussi réfléchir au sens qu’il véhicule. Pour ma part, je ne veux pas d’une révolution féministe.

Photo de cottonbro provenant de Pexels

Un effet de mode

Je passe devant les vitrines des librairies avec ce sentiment de malaise, consciente que ces livres féministes vont bien se vendre au mois de mars. Est-ce un tant mieux s’ils sont achetés par des personnes qui se sentent de plus en plus concernées ? Est-ce déplorable d’imaginer une quelconque librairie s’en mettre plein les poches avec ce qui n’est pour lui qu’un un prétexte, féminisme ou autre chose, après tout, si ça rapporte ? Et les gros éditeurs ? Conviction militante ou conviction billets verts ?
Moi aussi j’ai bien envie de m’acheter des livres féministes comme Réinventer l’amour ou Mes bien chères sœurs ou un autre à la couverture rose et jaune dont je ne retrouve pas le titre. Alors j’achèterai surement un de ces livres, en plus, mon chéri m’a dit qu’il m’offrirait, lui, un livre féministe qui me ferait plaisir.

Evidemment, dans mes fréquentations, on n’en est plus au mec qui rentre le 8 mars avec un bouquet de fleurs, même pas de saison, en souriant fièrement et aussi bêtement « C’est ta journée ! ». Je ne regarde pas sur les réseaux les tweets de ceux qui n’ont rien compris, disent la journée d’la femme et en font des blagues machos, et des réflexions comme heureusement c’est qu’une journée par an, ça ferait beaucoup d’efforts sinon. Face à ceux-là, à vrai dire je passe mon chemin en espérant ne plus jamais les croiser. Mais l’humour sexiste, même moins énorme, j’ai beau le tourner dans tous les sens, j’ai encore du mal à me positionner dessus.

Comme on peut plus rigoler, on fait sa rabat-joie, ou on a ses règles si on demande d’arrêter les blagues sur les femmes en cuisine, l’humour sexiste est difficile à court-circuiter. Surtout lorsqu’il s’emploie dans un but de socialisation d’un homme dans un groupe d’hommes. En fait, je pense que beaucoup n’en font pas dans une volonté de nuire, plutôt un besoin d’appartenir. Parfois, il s’agit même d’un énorme malentendu : d’une volonté de socialiser selon des codes. Certains cherchent même dans ces plaisanteries une interaction de complicité … qui tombe franchement à côté.
Alors j’en parle comme je peux, aux personnes de confiance de mon entourage. Je dis à mon chéri : Je n’ai pas apprécié que tu dises ça. Un commentaire qui m’a semblé déplacé, une blague dévalorisante … En fait, c’est une affaire de consentement, de qualité de relation. J’ai dit ce que je ressentais, et j’ai demandé : tu veux bien s’il te plaît faire attention à tes propos quand tu es avec tes potes ? Il prend conscience de ce qui se joue, sa socialisation qu’il peut obtenir autrement qu’en ciblant sa copine. Ca lui importe. Il cesse de le faire. Ses potes pas encore, mais je compte sur moi. Ca viendra.

Un message détourné

L’effet de mode féministe fait émerger un thème, suscite des intérêts. Encore faut-il que l’on garde l’authenticité du message.
Deux risques : le thème se noie dans un effet de masse, tellement simplifié, remanié, trahi, et perd sa substance ou il s’écarte largement du message d’origine, et est réemployé au service d’autre chose, d’une machinerie capitaliste par exemple.

C’est pour moi ce qui se passe avec la révolution féministe. Ce qui se passe quand des hommes ne veulent pas dire qu’ils sont féministes parce qu’ils pensent qu’il s’agit d’une domination des femmes sur les hommes, voire même une sorte de vengeance qui leur subtilisera machiavéliquement leurs privilèges. (Pas besoin de reparler de l’utilisation de la figure de la sorcière pour représenter les femmes qui prennent leur pouvoir.)

La question qui me semble la plus importante c’est donc : le féminisme, on en fait quoi ? On c’est chacun de nous, individuellement en même temps que collectivement. Qu’est-ce que ça signifie pour nous et pour vous ?
Il s’agit pour moi d’une branche d’une vision idéaliste où chaque personne aurait la même valeur, quelle que soit n’importe laquelle de ses caractéristiques. Son genre, ses origines, sa langue, sa culture, ses manières, ses traits de personnalité, ses choix, son métier, ses loisirs … Ce que la série Youtube « Et tout le monde s’en fout » appelle un humanisme intégral, que j’étendrai par ailleurs à l’ensemble des êtres vivants. Cet idéal d’acceptation de quiconque est pour moi un cap, je travaille quotidiennement ma progression dans cette direction. Et je ne suis pas au bout.

Photo de Nubia Navarro (nubikini) provenant de Pexels

Une direction

Comme l’explique Axel Lattuada toujours dans la série Youtube « Et tout le monde s’en fout » (Episode #20 La révolte), étymologiquement, le mot révolution vient d’un mot latin qui signifie retour, et il ne s’agit pas là de revendiquer le retour de quoi que ce soit. Au contraire, il est urgent et nécessaire de transformer ce système en imaginant de nouvelles manières concrètes de vivre ensemble à partir de nos souhaits et de nos idéaux. Faire émerger des objectifs en terme de formulations positives sera également une étape constructive car évidemment : les femmes ne veulent plus être agressées, soumises, victimes de violences liées à des rapports de force inégaux. Alors faisons la liste ce que nous voulons.

Tous les êtres peuvent se percevoir comme des alliés. Je parle d’ailleurs dans mon article « Transmettre des valeurs autour de soi » de la manière donc mon chéri est devenu de plus en plus féministe, je pense que c’est une expérience qui peut s’étendre largement à de nombreuses situations.

Des incohérences

Nous avons d’ailleurs besoin de ces alliés. La partie de nous qui incarne une minorité sociale est à la fois forte et blessée. Si ma raison sait que répondre aux réflexions et aux comportements sexistes par la colère est improductif et qu’il vaut mieux une réponse pleine d’humour bienveillant ou un refus bien ancré, je ne peux pourtant parfois pas m’empêcher de me mettre en rogne. Parce que je me sens agressée.
Accueillir chez moi quelqu’un qui se permet de me rappeler que ma place est en cuisine fait sonner toutes mes alarmes intérieures. Tout comme le fait de me tenir seule dans une pièce fermée avec un homme avec qui je n’ai pas encore construit une relation de confiance. Parce que mon cerveau a retenu. Par le passé, j’en ai fait les frais. Et je sors les griffes si je pré-sens que mon interlocuteur pourrait potentiellement dépasser mes limites.

  • Je pense que toutes les femmes sont belles, et je me laisse parfois penser que mes cicatrices, mes vergetures, ma cellulite ou mes bourrelets devraient être camouflés.
  • Je pense que j’ai la même valeur que n’importe quelle personne et pourtant, il m’arrive de me laisser intimider par un homme dont la posture ou la voix m’impressionne.
  • Je pense que j’ai le droit, comme n’importe quelle personne de réussir dans ma carrière et pourtant, j’ai souvent préféré me taire sur mes ambitions.
  • Je pense que les personnes ont à s’entraider et à veiller les unes sur les autres, pourtant, je suis souvent méfiante par rapport aux femmes dans certaines situations. J’ai souvent peur de prime abord qu’elles me considèrent comme une rivale.

Ma force réside dans ma capacité à retrouver de la sécurité intérieure, de la confiance, à me conférer de la valeur. Elle réside aussi dans les personnes autour de moi qui sont dans cette même démarche, ou qui ont su changer. Je me protège, et nous nous protégeons les un.e.s les autres. Nous avons besoin de ces alliés qui acceptent nos incohérences, parce que lorsqu’on nait assignée à un genre féminin, on a probablement reçu des critiques sur nos poils sous les bras, sur le fait que nous n’étions pas suffisamment apprêtées par rapport à l’attente d’une autre personne ou qu’on voyait notre culotte quand on chahutait dans la cours à l’école maternelle. Nous avons reçu aussi des injonctions auxquelles nous avons obéi par peur d’une exclusion sociale, bien plus que par adhésion. Alors parfois, nous n’osons pas dire à notre collègue d’aller se faire voir, nous n’osons pas refuser quelque chose de peur d’être abandonnée. Nous faisons de notre mieux. Et nous avons besoin de compter sur nous, autant que sur d’autres. Qui nous aiderons à nous aimer avec nos peurs, nos ratés, nos victoires et nos premières réussites. Qui prendront conscience qu’ils doivent veiller parfois, à nous faire un peu de place.

Alors j’irai acheter mon livre sur le féminisme, celui de la vitrine avec la couverture rose et jaune, au mois de mars en plein effet de mode, ou bien Hugo me l’offrira. Je choisirai une librairie d’occasion ou indépendante et je discuterai surement avec le libraire de ses valeurs et de ses convictions. Il y a fort à parier que si cela sonne faux ou si j’entends l’appétit de l’argent au détriment de valeurs humanistes, j’irai acheter mon livre ailleurs. Ce qui compte c’est réellement l’intention que j’ai, et aussi ce que j’en ferai. Ce qui compte ce n’est pas d’être féministe, mais notre manière de l’être.

Et vous, quelles sont vos incohérences féministes ?

Photo de Alina Blumberg provenant de Pexels

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