
Journal de Louve #84 Un cheval à l’envers
J’ai poussé la brume à mains nues.
J’ai recueilli les poisons, puis les passions
et je me suis considérée encore comme une enfant
longtemps après l’heure.
Je lui ai rendu ses lettres, dans un café,
comme si l’on était encore à la maternelle.
Il est reparti, tout à fait poli, son courrier sous le bras, il avait compris sans trop s’avancer.
Cette nuit j’ai vieilli. Mes cheveux blancs pourtant m’avaient mise en garde et je les ais cachés.
On va danser comme d’habitude, comme on le fait le mardi, le soir, l’été. On s’éclabousse de l’eau au chlore, de nos envies qui pour moi revêtent l’âme un peu triste.
C’est à cause de ce que certains se permettent et de ce qu’ils ont appris à l’école. Ils ont de plus grandes chance de gagner s’ils font le grand écart entre leurs mots et leurs pensées. Les chiffres et les lettres c’est à la mode de chez nous, l’émission in real life à laquelle on participe sans casting. C’est bien plus stratégique qu’auparavant.
Les lettres, les pensées, les intentions sont mélangées. Tout le monde n’a pas le même nombre de points au départ, et on a le droit d’alterner entre parfois mentir, et parfois dire la vérité, pour mieux brouiller les pistes.
Je ne dois pas mentir aussi souvent qu’il le faudrait.
Je préfère l’écureuil dans sa boule à neige, ma plante qui a grandit, dont je ne sais pas le nom. Dans le mot frénésie, j’y aime ce que j’invente, le souvenir du goût sans avoir de nouveau à goûter. Heureusement qu’il y a des romans.
Je n’insisterai pas. Au bout de quelques pages, allez, quelques chapitres. Si ça ne me plaît pas, je poserai le livre, je n’y reviendrai plus.
Avec toi, c’est le contraire. Tu m’as donné envie de persévérer. Je sais que je veux passer, même la vie entière à essayer, cela a la valeur de tous mes talismans sagement dispersés.
J’ai compté à l’aube pour être tranquille combien d’aube il nous reste. J’ai imaginé cinquante ans. A entrelacer nos doigts en rentrant tranquillement, à entendre miauler puis se taire, à nos sourires gênés. A échanger sur les noms d’oiseaux que l’on donne à la société, pour moi c’est un cheval à l’envers.
J’y arriverai c’est décidé à ne plus voir le monde déferler sur moi en avalanche lorsque je te confronte. La sueur on l’a en commun, il vaut mieux en prendre soin.
J’y arriverai à troquer les poids lourds contre du papier griffonné signé de la main d’une femme.
Je m’approche des grands jours.
