Les questions que pose #3 La mode

De la superficialité au mensonge

Deux questions me viennent en premier lieu : 1.La tenue vestimentaire que l’on choisit n’est-elle qu’un besoin social extrêmement superflu ? 2.Peut-on l’accuser d’aller plus loin que l’inutilité pour en devenir même une image menteuse, un trompeur artifice que l’on tente de faire avaler aux autres ?

Notre tenue vestimentaire ne donne à voir toutefois qu’une facette de nous. Nos choix de matières, de coupes, d’associations, d’accessoires ou de motifs sont autant de codes qui, aux yeux des personnes qui nous rencontrent, permettent de nous classer dans certaines catégories sociales ou de formuler plus ou moins intérieurement certaines hypothèses sur le reste de notre identité.

Nous ne pouvons pas réduire une personne à son image. De plus, les vêtements que l’on porte une journée, une soirée, ne sont qu’une proposition ponctuelle, une image de soi parmi les autres. On s’amuserait ainsi, dans mon imaginaire, pour approfondir notre connaissance d’une personne par son image à coller des petites photo Polaroïd dans son carnet de voyage : la tenue qu’elle portait à la fête de Fifi, la tenue du dimanche quand il pleuvait, la tenue de quand je l’ai croisée à la boulangerie … Pour trouver quel tout pourrait former ces multiples indices vestimentaires. Pas très spontané, et pourtant, notre cerveau peut parfois analyser de la sorte le paraître pour tenter de définir un être.

Il me semble juste de dire que les vêtements peuvent proposer une version de nous, chaque tenue faisant émaner quelque chose de nous. Le souhait de porter une couleur, une expression imprimée, ou de ne pas accorder d’importance à son style sont autant de choix ou de non-choix qui s’expriment par nos vêtements. Quand nous rencontrons une personne, nos attitudes, expressions et comportements seront perçus comme une entièreté conçue par les autres et interprétées en ajoutant également cet élément tenue vestimentaire. Si le vêtement est un moyen d’expression de son identité, l’expression n’en est pas toujours parfaitement authentique ? On peut souhaiter renvoyer une image légèrement différente que celle à laquelle on se définit. Mais est-ce nécessairement une usurpation de porter le tee-shirt d’un groupe de rock que l’on méconnait complètement ? Ou cela exprime-t-il justement notre volonté de renvoyer cette image ?

De l’imitation à l’authenticité

Il est là l’exercice difficile qui consiste à « faire parler son esprit à travers le tissu, se définir à travers le vêtement, sans être réduit à sa parure ? » (« Pourquoi la philo de la mode est-elle si peu stylée ? » Le Journal de la philo par Géraldine Mosna-Savoye paru le 01/10/2019 pour France Culture, que vous pouvez retrouver ici.) Choisit-on de faire parler son cœur, son âme, ses fesses (trop rondes et dans ce cas, il faudra éviter les poches à cet endroit du jean), ou encore son intellect quand on choisit de porter un vêtement ?

Choisir ses vêtements pourrait simplement être une question de goût, sans se soucier des tendances arbitraires incluant ou excluant les suiveur.euse.s dans le cercle privilégié des personnes à la mode. Certes, nos goûts peuvent émaner d’un certain déterminisme. Mais pour les aventuriers du style, je prônerais volontiers un certain lâcher prise et une intuition, nécessaires à la créativité qui se noierait sans délais dans une intellectualisation trop exacerbée. D’ailleurs on peut craquer ou flasher sur un vêtement, avant d’en analyser les codes et créer avec lui une relation instinctive. Mais, est-il juste de dire que cette version plus spontanée et pulsionnelle de nous serait « plus nous » que notre nous intellectuel ?

Ce que nous portons et ne portons pas est à la fois moyen d’appartenir à un groupe social et d’affirmer sa singularité. Ces deux conceptions ne sont pas nécessairement opposées. Je les perçois plutôt comme un va et vient incessant, action continue par laquelle on s’ajuste sans cesse dans la recherche d’un équilibre. C’est en imitant et en se distinguant que l’on définit son identité.

De l’esclavagisme de la mode à la liberté

Par imitation, nous adoptons un style. Pour être inclu.e.s dans certains groupes et gagner en légitimité sur certains plans, nous sommes prêt.e.s à adopter une mini-jupe, passer des bottines aux baskets, porter une nouvelle marque et racheter selon les tendances de la saison suivante ce dont nous n’avons peut être ni besoin, certes … ni même envie. Si penser au choix d’une tenue plutôt que d’une autre peut s’avérer trop superficiel pour certain.e.s, je dirais que c’est plutôt une considération du vêtement plutôt qu’une autre qui peut s’avérer superficielle. Car ces considérations ne sont pas sans conséquences. Et prendre conscience des impacts me parait enrichissant.

Il y a indéniablement un esclavagisme de la mode. Il est lié à la fois à une conception capitaliste, à la rentabilité, à une injonction de surconsommation. Il est lié à la fois à un désastre écologique sans précédent auquel nous préférons le déni, en sortant de chez H&M et de chez Zara sans vouloir se questionner une seconde sur les conditions dans lesquelles ces vêtements ont été produits. Il y a une lobotomisation des cerveaux pour quelques bouts de chiffon tissés, tressés ou assemblés, pour un logo brodé qui nous permettra de manger à la table de ceux qui arborent le même sur leur chemise.

La réelle superficialité, la réelle inconscience se trouve là où l’on préfère ignorer les valeurs pour choisir d’afficher un paraître inauthentique.

L’esclavagisme se trouve aussi dans les armatures de soutient-gorge, les tu peux pas porter ça, ou cette robe ne te grossirait pas un peu ?, chez les gens qui pensent encore que la longueur de la jupe peut justifier d’une agression sexuelle, ou qu’un décolleté pour des seins de bonnet D c’est vraiment indécent. C’est le sac Reine des neiges que voulait le petit garçon pour son anniversaire et qu’il n’a pas eu parce que c’est pour les filles, on va se moquer de toi, c’est aussi le jeune de 14 ans à qui l’on enfonce la tête dans les toilettes parce qu’il porte encore un pantalon à motifs de Snoopy, retourne chez ta mère.

Son look, son style, en cela, peut incarner un message fort et important. Il peut s’avérer bien plus engagé et bien plus profond qu’on ne pourrait considérer les fringues, dans une conception superficielle.

Le vêtement semble être devenu le nouvel habit de la revendication.

La mode est-elle féministe ? Article du 8/30/2018, consultable ici.

Nos choix de vêtements sont un message que nous affichons partout où nous allons. Ils résultent d’une esthétique, d’une fantaisie, d’une construction de notre identité, de nos valeurs, de notre soucis écologique, de la capacité que nous avons de créer dans le réel et d’inspirer autour de nous, notre considération idéale d’une société de personnes libres et authentiques.

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