A propos des Violets

Avant-propos : Avant toute chose, il n’est pas dans mon intention de traduire mes œuvres dans un langage explicatif ou d’en proposer une reformulation dénuée ainsi de l’âme et de la substance de l’œuvre originale. Comme l’exprime très bien Aurélien Barrau dans cette interview sur France Inter du 7 décembre 2020 à propos de la poésie, il n’y a pas à la traduire. Lorsque l’on demande à la poésie ce qu’elle veut dire, c’est absurde : elle ne « veut » rien dire. Elle dit précisément ce qu’elle dit. Il en va de même pour les autres productions artistiques quelle que soit leur forme ou leur dimension.
Les propos présentés ici émanent donc de discussions avec différent.e.s spectateur.trice.s, ils sont les résidus souvenirs de conversations enrichissantes, à propos de l’histoire et de l’univers des Violets, autour des Violets, et je pense qu’ils peuvent aider à donner quelques points d’appui qui permettront à certain.e.s d’entrer dans cet univers. Car, si l’art n’est pas traduisible, ses formes de présentation plurielles et combinées doivent, selon moi, pouvoir permettre à celui ou celle qui les regarde de s’accrocher à quelque chose suffisamment longtemps pour permettre à l’émotion ou à la réflexion de le.la gagner.
Voilà, donc, de quoi préparer le terrain avant de rencontrer la collection Les Violets, ou de quoi réfléchir à leur propos avant de retourner les voir, sans considérer les éléments de discussion qui vont suivre comme des réponses exhaustives faisant autorité ou incarnant une unique vérité.

Remerciements : Je tiens à remercier chaleureusement les regardeur.euse.s qui ont pris le temps d’entrer dans les œuvres de la collection à leur manière. Merci d’avoir considéré mon travail et de lui avoir accordé du temps. Merci également pour vos retours sur celui-ci.
Concernant l’écriture de cette article, merci à Bérengère, Romane, Stéphane, Nathan, Émilie, Laurie, Thierry, Pauline et Olympe, de m’avoir fourni leurs réflexions, matière première de son élaboration.

Conversation à propos de la collection Les Violets.

Tout d’abord, qu’est ce qui t’as donné envie de créer cette collection ?

J’y vois premièrement quelque chose de pulsionnel. C’est ce qui caractérise l’envie. Aujourd’hui on peut souvent avoir l’impression de devoir justifier ses envies : pourquoi souhaites-tu faire ce travail, accepter ou refuser cette proposition, ou mener ce projet ? L’envie est quelque chose qui souvent émerge sans que l’on ne connaisse consciemment toutes les raisons qui nous poussent à faire un choix. On la sent juste quelque part, on sent qu’une action nous correspond et plus on apprend à l’écouter plus on sait reconnaître ce dont on a envie.
Pour la partie inconsciente donc, de nombreux éléments ne seront jamais explicables quand à la naissance des Violets. A vrai dire, je ne me rappelle même plus de ce que je me suis dit le jour où j’ai décidé de les modeler.

Cependant, nombre de mes engagements conscients sont tout à fait cohérents avec mon choix de réaliser une collection des Violets, à propos donc du consentement, du conditionnement et des violences psychologiques en général. On ne peut voir la réalité que par le prisme de ses propres expériences. Même les expériences des autres sont ensuite réappropriées par notre cerveau et réinterprétées par notre vision du monde. Je pense qu’empreinte de mes propres expériences, j’ai voulu raconter une histoire horrifiante, à cause de ce qui m’a moi-même horrifiée. J’ai perçu assez tôt avec la nouvelle Haineux que j’ai écrite il y a quelques années (que je reprendrai sans doute un jour) que l’art a une dimension cathartique assez décevante. Ma pratique artistique ne rend mes histoires mentales ni plus acceptables, ni plus douces. Je n’ai pas l’intention d’enjoliver mes histoires pour faire un art agréable ou esthétisé car je pense qu’on n’esthétise pas nos blessures. L’art permet seulement d’être soi, c’est à la fois très simple et merveilleux. Ce qui m’apaise c’est simplement de faire ce que j’ai envie, d’exprimer ce que j’observe et ce que je ressens. Et là on revient à la nécessité d’exprimer son consentement : ce que les Violets ne peuvent pas faire.

Je pense que l’origine du projet, la pulsion créatrice c’était l’envie de rendre visibles ces violences intérieures qu’on ne perçoit pas assez et qu’on ne légitime pas assez.

Pourquoi les Violets sont ils violets ?

Pour la dimension sonore du mot qui porte plusieurs sens : « violet » = « violé ».

De plus, ils sont entièrement Violets parce qu’ils se définissent par leur couleur, par la violence qu’ils ont absorbée. Elle est devenue à leur yeux et à ceux des autres leur identité, c’est d’ailleurs leur nom, comme si, visiblement, rien n’existait en dehors de cette caractéristique. L’un n’est pas la conséquence de l’autre, c’est lié. Ils se définissent ainsi à partir d’un impact extérieur, qui les a amenés à se voir Violets, ce qui a engendré que les autres les voient Violets, ce qui renforce le fait qu’ils se voient Violets, etc.

La violence les recouvre entièrement, on ne peut que suffoquer à l’intérieur de cette enveloppe violette.

En quelle matière sont-ils faits ?

J’ai choisi une pâte à modeler autodurcissante très souple et légèrement grisée qui donne un fini lisse et facile à recouvrir par de la peinture. Elle sèche en quelques jours, ce qui est très pratique pour moi car quand je commence un projet, j’ai besoin de m’immerger et je ne travaille qu’à ça pendant une certaine période. Une fois sèche, la matière ressemble à de la céramique. J’ai choisi ensuite une peinture très couvrante puisque le violet recouvre les êtres de manière totalement opaque.

Pourquoi avoir choisi une représentation en volume des premiers violets, et une représentation plane du Corps Sage notamment ?

En fait, le Corps-sage a précédé les Violets. J’avais déjà cette idée de la couleur violette pour dépeindre la violence psychique sur le corps physique. Et la pluralité des mots (maux) du tableau Corps-sage (« corsage » ce qui enserre physiquement et peut empêcher de respirer) amenaient cette idée des violences multiples. Je pense que l’on peut dire en quelque sorte que Corps-sage a été la première de mes réalisations qui portait les lois de l’univers des Violets. Mais l’œuvre initiale par laquelle l’idée a émergée, sans qu’elle ne soit encore aussi aboutie, c’est le tableau « Ça aurait pu être romantique ». C’est un tableau poème, ma première réalisation sur toile. Une œuvre narrative qui mélange peinture et collage et raconte la subtilité du consentement dans l’espace du couple jusqu’à en arriver à un point de non retour. Cette œuvre montre montrant également le silence des témoins qui évitent la scène, donc le déni environnant.

Quel a été le premier croquis ?

Les œuvres que je viens de mentionner en quelque sorte. Elles sont les essais qui m’amènent aux autres. Et mes œuvres actuelles sont sans doute des essais qui m’amèneront aux prochaines. Je fais très peu de brouillons ou d’esquisses préparatoires, en général. Ou alors, elles sont très sommaires et me servent plutôt à ne pas perdre une idée quand ce n’est pas le moment de produire. Quand je suis dans ma voiture, par exemple. Un grand nombre de mes idées émergent dans ma voiture, pendant que je conduis.

Je considère la création artistique comme une expérience. L’œuvre n’est que le résultat, la partie visible du cheminement, une trace qu’il a laissé dans la matière, cela représente peu à mes yeux. Ce n’est pas très intéressant. Ce qui l’est, en revanche, c’est cette expérience de création, la réalisation en elle-même. Du coup, je ne vois pas l’intérêt de faire un croquis ou un brouillon d’une production. Ce serait comme dire : j’ai fait mes expériences sans qu’elles ne soient visibles, maintenant je vais mettre le résultat de mes expériences « au propre » (ça veut dire que les essais sont sales ?!) et montrer uniquement ce qu’il y a de montrable. Un.e artiste pour moi, doit être authentique, cacher les défauts, essais et erreurs de son cheminement, c’est cacher l’expérience. Ce n’est pas vrai.
La rencontre avec les œuvres doivent pouvoir être aussi une expérience pour les regardeur.euse.s, bien entendu ! C’est ce que je souhaite garder à l’esprit lorsque je conçois les manières de montrer mes collections. Et c’est en partie pour cela que je crée des expositions animées. Un simple affichage d’œuvres est, pour moi, un travail mort. Pour en faire une expérience, cela demande de le réactualiser constamment, et de permettre une co-implication entre l’artiste et la personne qui rencontre son travail. J’aimerais d’ailleurs que les personnes présentes lors de mes animations ne soient pas que des personnes qui assistent ou qui regardent. Je cherche l’interaction et la manière de susciter leur implication.

Pourquoi avoir choisi un fond différent alors que ton projet semble être une sorte de diptyque ? Pourquoi rompre cette unité, quel sens y donnes-tu ?

Simplement parce qu’il y a plusieurs contextes et situations dans lesquels les Violets sont des Violets. Toutes les situations de leur vie sont empreintes de la perception du monde qu’ils ont intériorisée, c’est pourquoi le fond est lui même teinté de nuances de violet. Les photos des Violets sont comme des instantanés de vie perçus par leur cerveau.
Par ailleurs, ils se définissent bien davantage par la rupture que par l’unité. Ils sont des êtres disloqués, morcelés qui ne parviennent à trouver une harmonie, une forme qui pourrait convenir. Les situations pour eux sont changeantes est le changement les agresse à cause de leur incapacité d’adaptation. L’autour et à l’image du dedans : il est brouillé, strié, arbore des motifs abstraits ou un peu flous. Leur contexte d’existence est diffus. Les Violets perçoivent la réalité comme une forme de brouillard tordant les formes et les figures selon les fluctuances de leurs traumatismes imprimés.

On peut assez facilement, je pense, faire le lien avec plusieurs formes de domination, par exemple la domination masculine installée dans nos sociétés occidentales ou la super prédation de l’espèce humaine dans le monde du vivant (collection Prédation notamment). Du coup, pourquoi les Violets ont une forme unique ?

Parce qu’ils incarnent le même unique fléau : l’absence de consentement mutuel.
Qu’il s’agisse d’une domination de personnes assignées à un genre sur d’autres assignées à un autre genre, ou bien de la domination d’une espèce sur d’autres, c’est l’absence de prise en compte d’un consentement qui est en jeu.

C’est quoi, l’ombre grise ?

Dans l’histoire des Violets, c’est leur être désincarné. Les Violets ne sont pas suffisamment incarnés pour pouvoir Vivre constamment. Ils peuvent connaître quelques éclats de vie, lorsque leurs fluctuations intérieures et extérieures le leur permettent un instant. Mais ils ne sont pas des êtres reconnus et considérés. Le déni de la société en général vis à vis de leur existence souffrante est absolument inhumain. Dans cet univers, nous avons tous.te.s une part de souffrance plus ou moins grande, plus ou moins destructrice en nous, créée par l’expérience de la soumission. Cependant, certain.e.s sont nommé.e.s ainsi, fiché.s, étiqueté.e.s, appelé.e.s Violets, parqué.e.s dans des bâtiments pour Violets. Cela conduit les Violets à croire eux-mêmes qu’ils sont indésirables, inaptes à la vie. Peut être non-admis ou bien trop incapables. Ou trop détruits: « c’est trop tard ».
L’ombre grise c’est la considération sociale du Violet, sa vie entre blanc et noir, ni l’un, ni l’autre puisqu’il n’est ni véritablement vivant ni véritablement mort. Et elle est invariable depuis bien trop longtemps.

Que symbolise la malle, et plus particulièrement le couvercle de la malle ?

La malle est présente dans la partie de la collection Prédation, qui illustre un univers des Violets inspiré de la prétentieuse domination de l’être humain sur les autres espèces vivantes.

J’ai pensé cette mise en scène photographique comme la représentation d’un écosystème : le Violet tenu par la nature (marionnettiste vêtu de la robe avec les cerfs) à l’intérieur de la malle. La malle me semblait cohérente avec la conception de l’univers que je souhaitais montrer : limité par une forme et non infini, qui peut être ouvert mais aussi se refermer. Si la malle se referme, tout ce qu’il y a à l’intérieur, qui peut actuellement s’expanser puisque la malle est ouverte, se retrouvera prisonnier à l’intérieur, dans le noir, et s’éteindra. Il n’y aura plus de vie. C’est ce que j’appelle souvent dans mes poèmes la « menace noyade », c’est le risque qu’au dessus de nos têtes quelque chose s’abatte sur nous si nous n’assurons pas notre responsabilité d’en prendre soin. Une fois la malle fermée, la rouvrir semble si peu probable parce que le couvercle et lourd et que de plus, cela nécessiterait une clé. Ce qui est profondément dommage pour moi c’est surtout l’extinction des possibles. Chaque être, chaque espèce, chaque écosystème, planète ou univers, a quelque chose d’unique. Chaque existence a quelque chose de sacré dans le fait qu’elle existe et que nous ignorons véritablement pourquoi et comment. Le Violet ne s’attache plus à cela, son insécurité lui fait détruire et massacrer ces précieuses existences par son inconsidération et son ignorance.
Le profit, la rentabilité ont remplacé la poésie. Je le répète, le Violet s’est perdu dans sa recherche de solutions.

Le Violet est un personnage attachant, je trouve. Il y a cette part victime et cependant cette responsabilité qu’il n’est plus capable de prendre. Il n’est pas assez solide. D’une part, il ne tient pas debout seul parce qu’il est intérieurement incomplet. D’autre part, il doit cesser ses attitudes orgueilleuses parce qu’il sera toujours tenu par la nature, mais également tenu d’en prendre soin (relation d’interdépendance nécessaire). Il est égocentrique parce que ses besoins ne sont pas comblés, et c’est ce qui le mène à négliger ceux des autres. Cette collection exprime à la fois mon sentiment de colère mais aussi la complexité de la situation : le Violet n’est pas en capacité de prendre soin des autres, tant qu’il n’a pas pris soin de lui-même. C’est un équilibre et si l’un des côtés vacille, l’autre aussi.

Collection Prédation – Avril 2020
L’enfermement du vivant

« Tout doit être beau » me semble être une forme d’injonction.

Elles le sont toutes. « Invariable ombre grise », « Conscience », « passé répression », « tout doit être beau », « hurler, pouvoir sortir, cruauté »,  » [espace vierge], « infinie monotonie », ces étiquettes sont toutes des orientations ordonnées d’une forme de pression extérieure.

Le Violet devient l’ombre grise entre la vie et la mort parce qu’il n’est pas décent de vivre lorsque l’on est un Violet. Dans la conception sociétale qui les entoure, il existe une lourde charge que la victime de soumission se doit de porter, comme un devoir. D’ailleurs, la plupart du temps, inconsciemment, la victime porte une réelle culpabilité, car elle considère qu’elle est mauvaise d’avoir été celle à qui la soumission a été imposée. Le Violet se retrouve alors avec cette étiquette. Comme s’il y avait des racines de l’étiquette jusqu’au cerveau du Violet et qu’il ne savait plus arracher à lui cette croyance qu’il doit y correspondre au risque de ressentir une honte innommable.

  • Conscience : Il se doit donc dans son autour de lui trop cartésien de prendre conscience de tout, comme pour se protéger. Puisqu’il ne peut pas protéger son corps (qu’il déteste d’ailleurs puisqu’il a pris la marque des violences subies), il se protège par une omniscience fantasmée, une intellectualité qu’il conçoit comme sa force bouclier. Tout analyser, anticiper tous les possibles pour s’extirper par avance de la menace avant même qu’elle ne se produise. Le prix de cette étiquette : un comportement sur-anxieux.
  • Passé répression : Le résidu souvenir du passé, qui semble être une peine à perpétuité. Qui s’impose à la fois au corps et au cerveau de manière aliénante. Qui le poursuit et se réactualise sans cesse. Le passé disséminé devient parfois souvenir et s’incarne si fort qu’il peut même redevenir présent. C’est pourquoi le Violet, entre sa sur-anticipation et son passé harcelant est un être également perdu dans le temps. Il n’appartient pas uniquement à la dimension présente et finit par vivre disloqué dans les temps de sa vie.
  • Tout doit être beau : Je pense que cette injonction n’échappe à personne, en général elle est facilement reçue. Que fait-on des êtres ou des objets abîmés, fêlés, fragiles, laids selon des critères de beau établis ? Beau c’est aussi lisse, ce qui ne fait pas de vague, ce qui est conventionnellement admis. Je joue ici d’une pointe d’ironie personnelle car cette étiquette qui appartient au Violet appartient aussi à l’art en général : la croyance que l’art doit être beau est encore très ancrée chez de nombreuses personnes. Moi je pense qu’il va bien au delà de cela.

Une porte de sortie pour les Violets serait de s’associer. Pourquoi sont-ils toujours seuls dans les œuvres ?

Je peux vous renvoyer la plupart des questions. D’ailleurs, c’est l’essentiel de ce qui m’intéresse, d’activer une forme de réflexivité. Je souhaite que les regardeur.euse.s devant mes productions se posent activement les questions qui leur viennent, avant de me les poser. Les questions sont des portes vers de nouveaux chemins de la pensée. Il n’y a pas à chercher de bonne réponse auprès de l’artiste car celui ou celle-ci n’est pas une figure d’autorité. Il ou elle montre ce que les personnes ne voient plus dans le réel, trop habitude, trop banalisé en créant de nouvelles dimensions, d’autres univers à partir du réel, ou en racontant des histoires. Je cherche à faire émerger, remonter à la surface les sujets oubliés, normalisés, qui devraient être dignes de questionnements pour envisager des changements concrets. Vous constatez un fait : les Violets, sont toujours seuls. La question qui m’intéresse est donc : comment faire pour qu’ils ne le soient plus ?

Pour ma part, je crois difficilement que les Violets puissent s’associer, car pour s’associer il faut l’ambition de plusieurs êtres volontaires solides et complets, dans un but commun. Les êtres remplis de blessures sont des êtres dépendants, qui ne fonctionnent pas de manière vertueuse avec la couleur à travers laquelle ils voient le monde. Leurs failles forment des incomplétudes. Un Violet n’est donc pas suffisamment complet pour être responsable d’une forme d’association avec d’autres, qui aboutirait à une véritable démarche. Ce qui remplit un Violet c’est l’incompréhension, l’impuissance, donc des termes négatifs, du vide. Le Violet ne peut pas tenir debout, il est systématiquement sur les photos allongé ou tenu. Il ne peut que dépendre de quelqu’un ou de quelque chose. Les torrents émotionnels pulsionnels auto-infligés par la colère, la peur, la tristesse l’habitent. Il y a du vide en lui et du mouvent. Pas de base solide sur laquelle s’appuyer et donc pas de constructif possible. La couleur violette (la violence) les recouvre à les en noyer, les enferme dans un corps qui ne s’identifie que par celle-ci (et les injonctions). Ce déterminisme est une condamnation. Les Violets sont des êtres perdus, et l’on est vraiment perdu que parce que l’on est seul.

Ils n’ont pas de bouche. Donc, pas de quoi demander de l’aide ?

Les Violets, je pense, sont des êtres extrêmement mal compris. C’est d’ailleurs d’une ironie extrêmement rude, car je pense que nous abritons tous quelques parts de Violets à l’intérieur de nous.
Ces êtres se sont construits une perception du monde entachée des violences auxquelles ils ont été injustement confrontés et même soumis. Cela engendre des réactions pulsionnelles motivées par une insécurité profondément ancrée. Et ces réactions, elles, sont jugées par les points de vue externes : Iel ne veut pas s’en sortir, iel ne fait confiance à personne, iel déroute et ses actions peuvent paraitre incohérentes. Cela consolide leur exclusion.
La soumission est l’inacceptable, l’absence de consentement est l’inacceptable. Ces formes de violences rapports de force sont un arrachement à soi-même car sous la pression d’un être extérieur le Violet agit contre sa propre volonté, contre lui-même. Il y a là de quoi créer de graves incohérences en son propre sein et de graves dégâts. Ainsi qu’un sentiment de dépendance du Violet, dont la construction de la vie a été particulièrement marquée d’expériences où l’extérieur domine et ordonne. Son seul guide est donc son étiquette à laquelle il s’efforce de correspondre tout en luttant pour s’en libérer. Conflit intérieur sans issue.

La banalisation de ces violences est à l’image de la réception que j’observe de cette collection. Lors de mes expositions multiples (où j’expose plusieurs de mes collections), les Violets sont majoritairement et largement évités. Double peine : d’une part, les violences dont ils sont involontairement empreints leur confère une apparence qui mettent les autres mal à l’aise et d’autre part, ils n’ont pas de bouche. Ils sont incapables de s’exprimer. C’est une collection muette, car, lorsque qu’on est Violet, on ne possède que des mots muets. « Stop », « insupportable », « insoutenable », « au dessus-de mes forces », « il faut que ça s’arrête ». Aucun mot, aucune expression ne semble revêtir assez de sens pesant suffisant pour trouver de l’aide. Le Violet n’est pas en position de s’associer, il est incommensurablement dominé par la force qui le soumet. La violence est tellement (TELLEMENT) banalisée, qu’elle ne choque plus personne.

Deux hypothèses dans ce cas, ou bien, il y a des Violets et des non-Violets dans cet univers. Et les non-Violets semblent être peu nombreux à souhaiter apporter leur aide aux Violets. Et ça, je ne peux pas le croire. Ou bien, il y a des parts de Violet en chacun de nous, ce qui explique que nous ne pouvons prendre soin les un.e.s des autres. Je l’ai évoqué un peu plus tôt donc vous l’aurez compris, je penche plutôt pour la deuxième hypothèse. Mais il y a encore du trajet à parcourir pour découvrir la suite de leur histoire.

Ce qui signifie que cette collection n’est pas terminée ?

Aucune de mes collections ne l’est. Les histoires fluctuent et émanent de moi. On peut parfois souhaiter passer à autre chose, mais autre chose ça n’est toujours la même chose sous une autre forme. Tant que je serai là, j’apprendrai des choses nouvelles, j’observerai le monde et en construirai de nouvelles compréhensions. Chaque collection peut être vue comme le journal de bord de mes observations et de mes expériences. Il y a toujours une suite. Et peut-être même qu’il y en aura une, même lorsqu’elle ne viendra plus de moi, mais dont d’autres personnes pourront témoigner.

Tu as déjà d’autres idées de réalisation pour la suite de cette collection ?

Je souhaite poursuivre la collection avec un journal de bord témoignage retraçant l’expérience des Violets sous une forme plus narrative. C’est la collection qui a le moins de mots, et bien sûr, ça a un sens puisque les Violets sont largement censurés, comme je l’ai dit. Cependant, qu’ils soient censurés ne veut pas dire qu’ils n’essaient pas s’exprimer parfois. Cela signifie seulement que leur expression est vaine (puisqu’ils sont seuls et qu’ils n’ont pas de bouche). Je voudrais montrer ça dans un projet plus narratif et plus littéraire.

Y-a-t-il un lien avec la collection de l’Ours bleu, qui lui aussi est marqué par son emprisonnement ?

Je pense que mes obsessions sont ma propre menace noyade ! 😉 C’est le couvercle de ma malle, le risque que, si je ne prends pas soin de les rassurer, mon ciel me tombe sur la tête et m’enferment à jamais ou presque à jamais.
Mes collections présentent différentes dimensions, mais si l’on suit les branches à partir du bout, on remonte aux mêmes racines.

L’Ours bleu, c’est la liberté entravée également. Il a de nombreux points communs avec les Violets. Cependant, l’Ours bleu se définit comme bleu (la liberté). L’Ours c’est la partie enfant, celle qui précède l’adulte guidé vers les conventions. C’est la part authentique de nous qui préexiste et qui se retrouve ligotée par les normes, gages d’acception. Dans l’Ours bleu, on perçoit le but : libérer l’Ours bleu. On voit cette part d’authenticité à retrouver, la question est celle du comment. Comment retrouver cette identité ? Le cheminement poétique alterne entre profondeur et légèreté. C’est une narration de l’identité, mais l’identité existe, elle n’est pas perdue. Je pense que c’est ma collection la plus fortement autobiographique.

Dans les Violets, on peut constater le problème mais aucune solution n’existe de manière visible. Il y a quelque chose de personnel mais qui se veut plus universel. C’est plus un appel, voire une provocation : Regardez les Violets ! Ils existent, personne ne fait rien.

C’est le message que tu veux faire passer ?

Avant, je voulais passer beaucoup de messages. Maintenant je trouve cela plutôt vain et orgueilleux. Je commence à penser (et j’ai envie de continuer à penser cela) que le message que l’on passe est celui que les personnes qui nous voient passer fabriquent à partir de l’expérience de cette rencontre. Du coup, je ne suis pas entièrement responsable du message que je fais passer. J’en maîtrise certains éléments : la forme de mes collections, mes propos complémentaires, par exemple. Mais beaucoup de choses échappent à ma conscience et passent quand même. Je ne sais pas ce qui va inspirer les autres. Je préfère me concentrer sur mes propres objectifs, me centrer sur ma quête d’authenticité. Je pense que l’authenticité est une des lois les plus fondamentales, c’est ce qui permet à chacun.e d’être véritablement à sa place mouvante et véritable. Et lorsque chacun.e est à sa place, on arrive à l’équilibre.

Comment faire catharsis ?

Autrement dit, comment permettre une libération des Violets ? Je pense que nous en faisons tous.te.s l’expérience. La réponse est donc dans chacune de nos mains.

Ma perception, qui manque encore de netteté, est que cela vient d’une émulsion entre extérieur et intérieur. Si l’environnement du Violet est favorable pour lui, il peut devenir plus solide et plus apaisé. Et en devenant plus solide et plus apaisé, l’environnement sera un petit peu plus assaini autour de lui. Ce n’est qu’une direction vers un idéal. Et j’ignore encore quel peut être le point de départ d’un cercle vertueux. Peut-être que mon cheminement permettra d’en donner une image plus concrète dans mon journal de bord des Violets.

J’observe actuellement plusieurs choses : la partie violette existe toujours et elle est mouvante. Et on ne peut pas s’occuper de la partie violette des autres. Je pense que la direction qui permet d’aller dans le sens de cet idéal (allers-retours nécessairement en alternance) provient simplement d’une volonté de se mettre à marcher dans cette direction. Cette volonté est souvent altérée par un manque de confiance en ses capacités et en l’extérieur, un découragement profond qui fait renoncer par avance. J’aimerais approfondir mes recherches en proposant mes services dans des espaces qui me permettront d’explorer comment peut naître le regain d’énergie nécessaire à la mise en mouvement. Mais je pense que je dois d’abord veiller à me rendre encore un peu plus solide avant cela, pour que ma partie violette ne soit pas trop alimentée au contact d’autres Violets.

Collection Prédation – Avril 2020
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