Florilège artistique #1 Que faire de nos souvenirs ?

C’est au rythme cyclique des vagues que reviennent les souvenirs dans cette chanson de Meimuna « Au temps des coquillages ». Cette chanson qui instaure un dialogue entre un temps présent qui semble inconfortable et le souvenir de moments passés nous ramène du fond de l’eau la mélancolie et la nostalgie qui surviennent fréquemment des abysses des temps révolus.

Je vous parle souvenir de ce que j’en connais. Moi aussi, agitant mon épuisette et en repensant à mes vielles collections de coquillages, et à ma sœur sur la plage, je fais remonter à la surface des petits morceaux de passé, jamais en entier, que je ne peux, malgré tous mes efforts, saisir à pleines mains. Je ne sais s’il existe des personnes nostalgiques ou si la nostalgie est cultivée pour en garder le goût si particulier. Je fus cependant pendant de longues années, de celles qui ont le goût pour les idéaliser.

Je me revois moi-même comme une petite sorcière commune, comme nous le sommes tous.te.s face aux phénomènes aux explications floues que nous rencontrons dans notre vie… (et le souvenir en est un)
Je me revois, c’est une image, à aligner mes petites fioles sur mes étagères, et à y collecter, étiqueter, conserver ce qu’il reste de mes moments quand ils sont révolus. J’en prenais grand soin, c’est une certitude !

Collecter : l’aide faillible de la mémoire

Nous collectionnons nos petits souvenirs, leur donnons une forme comme une peinture, un modelage ou des lignes d’écriture. A l’aide de la mémoire, on plonge dans des réminiscences pour les pousser jusqu’à l’état de souvenir. Cependant, ces sensations floues ne traversent jamais toutes la frontière du réel. La mémoire s’en retrouve systématiquement fragmentée, altérée, parcellaire. Et de cette incomplétude jaillissent parfois des confusions voire des erreurs.

Notre attention elle-même étant sélective lors d’un moment vécu, il se peut que nous ne retrouvions pas certains morceaux que nous (ou notre cerveau) n’avons pas suffisamment observés.

Et si le besoin frénétique de fiabilité pourrait s’exprimer par l’envie de tout retranscrire juste après un moment pour le cueillir intact, la mémoire à court terme captera une version déjà légèrement modifiée d’un souvenir, teintée d’une perception propre à l’instant. Perception mouvante qui, parce que nous continuerons d’évoluer, fera évoluer l’image que nous aurons de ce souvenir. Comme l’évoque Michel Pastoureau dans Les couleurs de nos souvenirs, il n’est pas évident que le souvenir à long terme permet de voir plus clair, ou de prendre du recul. Le souvenir se modifie malgré nous, hors de notre conscience. Et nous nous retrouvons un jour face à des contradictions internes à notre mémoire, à se rendre compte que ce distributeur de bonbons dans cette gare est bleu, alors que nous l’aurions juré orange.

Etiqueter : un regard sur l’expérience

Le narrateur du roman graphique L’apprenti (de Lucas Méthé) use largement des modalisateurs de discours pour montrer cette délicate cueillette de souvenirs intacts. Cependant, il les relate tous un à un après précision, et délivre pour chacun une analyse d’un regard présent sur une perception passée.

Annie Ernaux, dans Mémoire de fille, conserve elle ses souvenirs à distance, refusant toute identification à cette personne du passé. Elle écrit ces expériences à la troisième personne pour empêcher le moindre mêmeté. Elle critique et analyse les attitudes de « la fille de S. ». Paradoxalement, son jugement impitoyable sur ce personnage du passé rappelle à quel point l’enjeu affectif est présent en elle et elle.

Dans le roman graphique Clandestine, la narratrice petite fille donne à observer son quotidien partagé avec sa mère et sa grand-mère. Si aucune pensée ne survient pour réactualiser ce que pense ou penserait aujourd’hui la narratrice qui a grandi, les scènes présentées laissent de subtils indices pour que le.a lecteur.trice comprenne ce qui est en train de se jouer et qui échappe à la petite clandestine.

Une de mes amies m’a rappelé plusieurs fois que la manière dont nous nous définissions est liée à une histoire qu’on se raconte. Les lectures de notre propre histoire sont multiples et ce que nous inscrivons sur l’étiquette participe à l’image que nous avons de notre propre identité.

Conserver : que faire de nos souvenirs ?

Réactualiser nos souvenirs en présentant au public ou au moindre témoin des bribes, des récits, des objets du passé est une manière commune de cultiver la nostalgie. L’art survient-t-il alors de l’inspiration du souvenir, ou est-il un prétexte pour le faire vivre encore voire une réponse à une angoisse existentielle de perdre ?

Crhistian Boltanski qui compose de souvenirs tout au long de sa vie ne semble jamais avoir épuisé le sujet. Pourtant, à n’être que miroir du passé, n’a-t-on un jour plus rien à dire ? Pour que passé puisse-être raconté, encore faut il que présent soit un jour vécu.

J’ai ressenti très tard en moi la nostalgie frustrante prendre parfois la forme d’une rêverie mélancolique. Il m’arrive même souvent aujourd’hui d’être amusée d’un souvenir ou de ressentir de la joie à son évocation.
Les souvenirs sont-ils superficiels d’être déchargés d’une profondeur dramatique ? Ou peuvent-il justement être plus libre de flotter en surface, sans que notre mémoire puisse être un danger ou menacer de nous faire endurer la douloureuse conscience de la fin ?

Christian Boltanski qui faisait pourtant du passé sa matière première, a mis en scène ses objets lors d’expositions éphémères. Sans le temps, plus de finitude, ni de renouveau. Conserver à pleine mains, s’attacher coûte que coûte à la plage et aux coquillages ne laisse plus de place dans le coffre pour de nouveaux trésors.

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