Les questions que pose #2 Une pandémie mondiale

Sommes nous en guerre, et contre qui ?

Si le « nous sommes en guerre » n’a plus qu’à être imprimé sur des tee-shirts -si ce n’est pas déjà fait- tant il a été martelé dans nos esprits, il nous revient peut-être de prêter attention à cette formulation. Déclarer à la population d’un pays que nous sommes en guerre, c’est induire un rapport de force. Mais qui oppose-t-il ? L’humanité face à la maladie ? Cette conception duelle me semble limitante puisqu’elle réduit les issues à la victoire de l’une ou de l’autre des parties, ce qui induit nécessairement la défaite de l’autre. Cela transmet également la peur puisque nous ne souhaiterions pas notre défaite contre la maladie (ce qui induirait peut-être dans notre esprit la décimation de notre espèce humaine).

De plus, la croyance en un contexte de guerre permet de se soumettre à des sacrifices que nous légitimons par une situation extrêmement grave et exceptionnelle.

S’ouvrir à d’autres possibilités me paraît urgent afin que nous puissions choisir un mode d’action plus pertinent, et à mon sens plus co-constructif. Plutôt que de vouloir éradiquer ce qui ne nous plaît pas et ne nous convient pas dans un état d’esprit de lutte épuisante, nous pourrions imaginer une conciliation. Le point de départ pourrait être une acceptation de la situation et de notre responsabilité face à celle-ci. Cela ne signifie pas que nous devrions nous culpabiliser longuement pour toutes nos actions qui nous ont amenées jusqu’ici, mais au contraire que nous pouvons nous placer en acteur.trice.s plein.e.s de pouvoir d’agir. Nous pourrions tenir compte du contexte actuel pour réfléchir et réorganiser notre hiérarchie de valeurs, confronter nos idéaux au réel que nous connaissons et devenir plus ambitieux.se.s et créatif.ve.s, pour vivre comme nous en rêvons.

Le caractère dramatique et fatidique de la guerre nous réduit à une dépendance passive envers un gouvernement qui sert ses intérêts par son propre prisme de pensées, ses propres croyances et ses valeurs. Il ne va pas de soi que nous les partageons. Aussi, nous pouvons tous.te.s agir sur ce que nous connaissons et qui nous est proche.

Face à une telle situation, ne peut-on se résigner qu’à « faire ce que nous pouvons » ?

Nous pouvons nous résigner ou saisir pleinement les possibles que nous avons, si nous osons les regarder. Il va de soi que la télévision et les informations des médias publiques qui nous montrent toute la misère du monde nous renvoient une impuissance désespérante. Il n’appartient qu’à nous d’éteindre notre radio ou de donner notre télé à Emmaüs (non, évitez, quelqu’un pourrait la récupérer), (vous pouvez aussi la troquer contre une auto-harpe).

Faire ce que nous pouvons revêt un potentiel que nous oublions parce qu’il est peut-être plus confortable d’attendre le déluge en déléguant notre responsabilité au gouvernement, puisque notre démocratie représentative nous a habitué.e.s à le faire.

Faire ce que nous pouvons commence par se relier à ses idéaux, se demander dans quelle monde nous voulons vivre, puisque nous l’avons construit. Il n’appartient qu’à nous tous.te.s de le construire autrement.

De nombreuses formulations défaitistes nous prennent actuellement, puisque la situation nous paraît nous échapper, nous tentons parfois de nous convaincre que « c’est difficile pour tout le monde », « ce sera mieux » dans un après indistinct, « il n’y a qu’à attendre ». Vivre c’est aussi ces moments dans lesquels il nous appartient, autant que dans d’autres, de donner le meilleur de nous-même. Voilà, peut être une formulation plus challengeante que « faire ce qu’on peut ». Aussi, ce n’est pas parce qu’on ne peut pas tout faire qu’il ne faut rien faire.

La situation actuelle est saturée d’éléments qui mettent en évidence l’obsolescence du système. Un système qui n’est pas prêt à véritablement proposer de changement significatifs, même lors d’enjeux aussi universels qu’une pandémie mondiale ou une écologie largement menacée. Les mesures accumulées proposent des transitions miniatures ou des mesures valsant chaque jour pour répondre dans l’urgence. Ce qui génère une insécurité et ne touche surtout pas aux questions de fond : Quelles organisations de vie ensemble souhaitons nous voir émerger ? Quelles sont les valeurs qui devraient être priorisées dans nos vies partagées ?

Non, les gestes d’une seule personne ne changeront pas le monde ou l’univers. Cela tombe bien, nous sommes nombreux.se.s et possédons des idées et aptitudes différentes et complémentaires. Nous pouvons incarner dans notre vie nos valeurs par nos actions.

Quelle est la valeur de la vie et qui en décide ?

L’État actuellement semble se soucier d’un maintient de vie, peu importe les conséquences. Ce qu’André Compte-Sponville appelle le pan-médicalisme : une idéologie qui fait de la santé la valeur suprême à la place du bonheur, de l’amour, de la justice, de la liberté … (Philosophie magazine n°139 – Mai/Juin 2020 Dialogue entre Francis Wolff et André Compte-Sponville « Préférons-nous la santé à la liberté »). Dans ce même article, Francis Wolf appelle à faire attention à ne pas créer des maux « pires que le remède ».

Or, les manières d’agir son nombreuses et notre choix résulte davantage de nos valeurs que de la science. Imaginons que la science sache avec certitude que nous enfermer individuellement dans des capsules stérilisées pendant plusieurs années nous permettrait à tous.te.s d’être sauf.ve.s, le ferions-nous ? Pour citer encore une fois André Compte-Sponville : « Je préfère attraper le Covid dans une démocratie plutôt que de ne pas l’avoir dans une dictature ».

Je pense que personne n’a le droit de décider pour moi de ce qui est essentiel. Le sens, le but de notre vie n’appartient qu’à nous, chacun.e d’entre nous. Une médiatisation alarmiste nous permet d’accepter légitimement de bafouer un grand nombre d’articles de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen et nous fait accepter nous-même de nous priver de notre liberté de choisir les valeurs que nous mettons en avant par nos actions.

On nous fait croire que nos besoins personnels seraient incompatibles avec la société et qu’il faut s’adapter. « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté.e à une société malade » dit Jiddu Krishnamurti. Dans une organisation fondée sur une volonté de s’entraider, où la solidarité devient la norme plutôt que la concurrence, dans une organisation où le consensus nous importe davantage que le vote à la majorité écrasant les minorités, nos besoins peuvent être respectés. Dans mon imaginaire, il serait nécessaire que les organisations soient à taille humaine pour connaître et être à l’écoute de chacun.e dans une vraie relation établie. Et non, faire remonter des revendications impersonnelles par le biais de sondages anonymes dans des entreprises géantes, à une hiérarchie inconnue.

Un système comme le nôtre, dont le fonctionnement n’évolue pas, ou si peu, depuis autant d’années ne peut plus être en phase avec notre réalité. Notre monde fluctue, les contextes se succèdent et nécessitent une adaptation de notre organisation. Nous avons bien plus de choix que nous pouvons l’entendre de la part de nos dirigeants qui s’estiment plus légitimes et plus compétents pour gouverner. Or, comme je l’ai entendu un jour d’une femme dans un échange autour des modèles de sociétés : nous sommes tous.te.s les expert.e.s de notre propre réalité.

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